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Le passager américain Spencer Stone, qui a activement participé à la neutralisation de l’assaillant à bord du train, a livré un témoignage poignant ce jeudi par visioconférence.

Par Jean Chichizola

«Je ne me considère pas comme un héros car je me battais pour ma propre survie (…). Je pense que c’est Mark [Moogalian] le héros car, sans lui, on n’aurait pas pu faire ce qu’on a fait». Jeudi, c’est par visioconférence que Spencer Stone, citoyen américain naturalisé français à sa demande, a témoigné dans le procès de l’attentat du Thalys, le 21 août 2015. Un malaise et une hospitalisation l’avaient empêché de s’exprimer à Paris avec ses deux amis, Alek Skarlatos et Anthony Sandler. On songe un instant que, de toute façon, si l’homme affaibli avait voulu se présenter à la barre en fauteuil roulant, il aurait peut-être eu du mal à pénétrer dans une salle inaccessible au public handicapé, un comble pour une cour d’assises antiterroriste !

«Spencer», le cheveu court, chemise blanche et cravate bleue rayée, tenait en tout cas à raconter son face-à-face violent avec l’accusé, Ayoub El Khazzani. Pour goûter son récit, livré depuis les locaux d’un district attorney californien, il faut s’interdire les ricanements d’un cynisme à la mode ou le soupir désabusé des habitués des assises. Et avouer que les deux épisodes que Spencer Stone narre, avec son visage poupin et impassible, simplement parcouru par un léger tressaillement quand on semble mettre sa parole en doute, sont tout simplement inouïs. Et les avoir déjà entendus, lus et relus et même peut-être vus dans un film hollywoodien ne change rien à l’affaire.

«Il faut qu’on bouge sinon ça va être trop tard»

Premier épisode donc, celui de la neutralisation du terroriste El Khazzani, monté à bord du Thalys Amsterdam-Paris avec une kalachnikov, 270 cartouches, un pistolet et un cutter. Pour une tuerie de masse dixit l’accusation, pour tuer trois soldats américains et des fonctionnaires de la commission européenne soutient la défense. À bord du train ce 21 août 2015, le secouriste de l’US Air Force Spencer Stone s’assoupit écouteurs dans les oreilles. «Après 30 à 40 minutes, j’ai été réveillé par un employé du train qui passe devant moi en courant, cela a attiré mon attention, j’ai trouvé cela bizarre. J’ai alors enlevé mes écouteurs et j’ai entendu le bruit d’une vitre qui se brisait et des cris. Je me suis retourné et j’ai vu Ayoub El Khazzani ramasser un AK47 au sol, l’armer et le charger. J’ai réalisé qu’il n’avait pas commencé à tirer. Je me suis dit : il faut qu’on bouge sinon ça va être trop tard. Alek [Skarlatos] m’a tapé sur l’épaule et m’a dit : vas-y. Juste après je me suis levé et j’ai couru vers Ayoub. Il a pointé l’AK sur moi et j’ai cru l’entendre appuyer sur la détente à plusieurs reprises. D’après le son que j’ai entendu, il essayait de se servir de l’arme contre moi. Quand je suis arrivé sur lui, j’étais surpris que le coup ne soit pas parti». S’en suit une lutte où El Khazzani se défend avec acharnement, frappant Stone avec son fusil au visage (son œil gauche est touché) puis pointant son pistolet sur sa tête. Le Franco-Américain note : «il me semble l’avoir entendu appuyer sur la détente [le pistolet avait perdu son chargeur dans le tumulte], c’était donc la deuxième fois qu’il essayait de me tuer». Le terroriste s’empare ensuite de son cutter, sectionne presque le pouce gauche de son adversaire, vise son bras, entaille son cou. Stone est persuadé qu’El Khazzani tentait «de l’égorger». «Monsieur Khazzani a essayé de vous tuer à trois reprises ?» lui demande le président de la Cour à cet instant du récit. «Oui» répond-il.

Le secouriste de l’armée de l’air américaine a finalement le dessus grâce à l’aide de ses amis et d’autres passagers. Et c’est là que commence son second récit, peut-être le plus incroyable, en tout cas le plus beau. Faisons une pause dans cette folie qui a duré un instant : Spencer Stone est blessé à la main, son œil gauche touché, son cou entaillé au cutter, il sort d’un pugilat avec un homme que les témoins décrivent en fureur et d’une force surhumaine et dont il est persuadé qu’il a tenté de le tuer par trois fois. Que fait le secouriste travaillant alors dans une clinique militaire, en pédiatrie ? Il va secourir Mark Moogalian qu’El Khazzani a abattu alors que le quinquagénaire avait réussi à lui subtiliser sa kalachnikov. L’homme touché au dos gît dans son sang. «Mark était encore conscient, j’ai retiré ma chemise pour faire pression sur la plaie. J’ai réalisé qu’une artère était touchée. Le seul moyen était de mettre les doigts dans la plaie. J’ai senti le pouls de l’artère à l’intérieur de son cou, j’ai appuyé et le saignement s’est arrêté». En réponse à son avocat Me Thibault de Montbrial, le témoin note : «je pense que Mark serait mort très vite» sans cette intervention.

«Il était là pour faire du mal»

Pendant une longue demi-heure, jusqu’à l’arrivée à la gare d’Amiens, Stone et Isabelle Moogalian réussissent à garder Mark conscient. Commentant ses actions, Spencer Stone explique calmement à la Cour : «Ma motivation était de survivre. Les intentions [d’Ayoub El Khazzani] semblaient claires. Il était là pour faire du mal». Sans un miraculeux incident de tir (cartouche percutée mais pas tirée), incident établi par l’enquête et confirmé dans le prétoire par Alek Skarlatos, Spencer Stone serait mort et Ayoub El Khazzani aurait en effet pu «faire du mal».

L’importance du rôle joué par le Franco-Américain a d’ailleurs été soulignée paradoxalement par l’intermédiaire de… la défense d’El Khazzani. Quelques minutes avant la visioconférence, Me Sarah Mauger-Poliak, conseil de l’accusé, avait interrogé un témoin policier. Dans l’intention manifeste de brouiller l’image de «soldat du califat» de son client, elle lui avait notamment demandé s’il était courant que des terroristes soient équipés d’armes défaillantes. Réponse positive du policier rappelant que les terroristes du Bataclan s’étaient plaints d’une kalachnikov déficiente avant finalement de parvenir à la faire fonctionner. «Cette Kalachnikov a bien tué ?» demande alors Me Mauger-Poliak, le policier le confirmant. Rapporté à l’attentat du Thalys et retenant la thèse de l’incident de tir, l’anecdote appelle aussitôt une réflexion : si Spencer Stone n’avait pas taclé El Khazzani temporairement «paralysé» par cet incident de tir, si le terroriste avait eu le temps, comme l’ont eu les tueurs du Bataclan, de régler le problème, que se serait-il passé ?

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