Au procès d’Assa Traoré : “racisme systémique”, “esclavage” et “diffamation”

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Ce jeudi 6 mai, Assa Traoré comparaissait au Tribunal judiciaire de Paris pour diffamation. En cause, une tribune, intitulée « J’Accuse », dans laquelle elle affirme que les gendarmes ont « tué mon frère Adama Traoré ».

Il est 13 h 42 ce jeudi 6 mai lorsque Assa Traoré entre dans la 17e chambre, pleine à craquer, du tribunal judiciaire de Paris. La raison ? Dans une tribune publiée le 18 juillet 2019, elle accuse nommément les trois gendarmes qui ont interpellé son frère Adama Traoré le 19 juillet 2016, décédé peu après.

À ce jour, les trois gendarmes sont placés sous le statut de « témoins assistés » et font l’objet de plaintes pour « non-assistance à personne en danger » « violences volontaires ayant entraîné la mort par personne dépositaire de l’autorité publique ». Pourtant, dans sa tribune, Assa Traoré les accuse d’avoir « tué mon frère Adama Traoré ». Les trois gendarmes ont porté plainte pour diffamation en octobre 2019.

« TOUT PROUVE QUE J’AVAIS RAISON »

« Il était important pour moi de publier ce texte, de montrer à la France et au monde entier qui sont ceux qui ont entravé la manifestation de la vérité pour la mort de mon frère » assume Assa Traoré d’une voix sûre. Elle estime que sans cette lettre, ni toutes les actions menées depuis 2016, « l’affaire serait classée ».

Ce texte se veut un « clin d’œil à Émile Zola » en qui la militante antiraciste affirme « se reconnaître ». « Je me retrouve, comme lui, à cette place, en tant que Française, c’était important pour moi. » Il s’agirait, à ses yeux, d’une réponse aux « médias qui ont sali ma famille, discriminé et incriminé mon petit frère ». À l’entendre, c’est la situation qui l’y obligeait. « Si la justice française avait investigué, je n’aurais pas été obligée d’écrire ce texte. »

« RACISME SYSTÉMIQUE »

Mais Assa Traoré n’est pas venue seule et a choisi de citer à la barre des témoins, non des faits, mais de son combat. Le premier est Eric Fassin, professeur de sociologie à l’université Paris VIII, à qui Marianne a déjà consacré un portrait. Après une longue démonstration consacrée à l’une de ses thèses, « leracisme systémique », il estime que le procès du jour montre que « l’État a des priorités, ce que la société voit est une justice à deux vitesses ».

« L’information judiciaire dans l’affaire Traoré compte des milliers de procès-verbaux, des expertises, des auditions multiples et une dizaine de magistrats qui se sont succédé depuis 2016, est-ce un désintérêt pour vous ? » assène Rodolphe Bosselut, avocat des gendarmes. « Je ne peux pas en juger, on voit un effort considérable mais aucune avancée » rétorque le sociologue.

Thibault de Montbrial, avocat d’une adjudante accusée par Assa Traoré d’avoir produit un faux procès-verbal le relance : « Le but de l’instruction en diffamation est de vérifier que les propos tenus sont bien ceux de l’auteur, c’est beaucoup plus rapide. » « Je ne me prononce pas sur la question du tribunal, à savoir la diffamation » se défend le sociologue. Autant dire que tout le monde ne participe pas au même procès.

« METHODO BIEN HUILÉE »

Vient ensuite le tour de Samir Baaloudj Elyes, ex-militant du Mouvement de l’Immigration de la Banlieue. Venu pour « témoigner et apporter une expérience sur les mensonges de la police sur les 50 dernières années », il ne s’embarrasse pas de nuances. « La méthodo est bien huilée, les gendarmes commettent un crime et sont protégés par la hiérarchie. Ensuite, ils se servent des médias pour relayer leurs mensonges, on l’a vu lorsque la presse a parlé de cocaïne et de maladie pour Adama avant l’autopsie » avance l’ex-militant.

L’avocat d’Assa Traoré, Yassine Bouzrou, ne dit pas autre chose en dénonçant la « criminalisation de la victime ». « Systématiquement, quand on tue un jeune de quartier, on assiste à cette machine qui protège les forces de l’ordre et à l’AFP qui diffuse leurs mensonges » assène-t-il. « Avez-vous eu accès aux documents judiciaires ? » demande Sandre Chirac-Kollarik, avocate de l’un des gendarmes à Samir Baaloudj Elyes. « Non, mais l’histoire de la police française parle pour elle-même » rétorque, péremptoire, le militant.

« CONTRE-RÉVOLUTION »

Youcef Brakni, membre du comité « La vérité pour Adama », estime que le problème « remonte à l’esclavage ». « Les jeunes noirs ou arabes doivent courir, c’est l’héritage d’une représentation de corps plus forts et menaçants, on peut les écraser, en faire ce qu’on veut » estime-t-il. La présence d’Assa Traoré relèverait d’une « contre-révolution ». « C’est elle qui doit s’expliquer alors que la question est de savoir pourquoi un citoyen est ressorti mort de son interpellation. »

« Pouvez-vous imaginer qu’un procès-verbal expliquant qu’un jeune a commis des violences ou qu’il a tenté de s’enfuir soit vrai ? » tente Thibault de Montbrial. Pour Youcef Brakni, pas de nuance non plus : « Systématiquement, la police ment. »

« INVERSION DES VALEURS »

Vient ensuite la plaidoirie des parties civiles. Pour Rodolphe Bosselut, avocat de deux des gendarmes, les choses sont claires : « Pour Assa Traoré, ils ont volontairement causé la mort d’Adama ». « Si le tribunal considère qu’il est extraordinaire qu’une personne qui échappe à un contrôle et résiste à son interpellation soit interpellé, nous sommes dans une inversion totale des valeurs » affirme la robe noire. Il dément aussi le récit porté par la partie adverse, selon laquelle Adama Traoré aurait supporté le corps des trois gendarmes lors de son interpellation. « En réalité, un seul gendarme était appuyé sur lui et ce, le temps du menottage, cette personne ne fait que 60 kg. »

Rodolphe Bosselut poursuit en affirmant également qu’Adama a bien été mis en position latérale de sécurité (PLS) dans la cour de la gendarmerie. « Même son frère, arrêté ce jour-là, affirme l’avoir vu sur le côté dans la cour, ce qui prouve bien la PLS » détaille-t-il.

« ANIMOSITÉ PERSONNELLE »

Après avoir répondu sur l’affaire Adama Traoré elle-même, l’avocat des gendarmes revient au sujet du jour : la diffamation. Selon lui, Assa Traoré est mue par une « animosité personnelle ». « Pour elle, il n’y aura de vérité et de justice que si les gendarmes sont condamnés. » Et le pénaliste d’enfoncer le clou : « Lesgendarmes sont sacrifiés sur l’autel de la thèse générale des violences policières et du racisme systémique de l’État français. »

Il réclame pour finir : « Le retrait de la tribune, la publication d’un communiqué judiciaire et des dommages et intérêts ». L’audience se poursuivra ce vendredi 7 mai à 13 h 30.

Source Marianne